Le Maître des illusions – Donna Tartt : Les choses terribles et sanglantes sont parfois les plus belles…

J’ai terminé la lecture du roman de pratiquement huit-cents pages de Donna Tartt, Le Maître des illusions. J’ai eu le même sentiment qu’à chaque fois que je me détachais bon gré mal gré, de ma lecture : Une douce mélancolie, avec une légère pointe de douleur, cinglante, qui laisse la porte ouverte à la réflexion. J’ai également ressenti une vraie frustration et j’ai lâché mon livre non sans regret, en tournant les toutes dernières pages afin de m’assurer que je n’avais pas oublié un passage. Mais non.

Le Maître des illusions, c’est une histoire qui pose son cadre dans une campagne reculée du Vermont, dans le Nord des États-Unis, dans les années 1980. On suit le parcours de Richard, un étudiant de vingt ans qui fuit la morosité de sa Californie natale, où il vivait jusqu’alors une existence insipide et sans substance. Il se décrit comme ayant été un adolescent solitaire, issu d’une famille pauvre et avec des parents presque entièrement indifférents à sa présence. Au début de notre histoire, il plie bagages pour venir étudier, par un hasard de circonstances qui marquera à jamais sa vie, à l’université de Hampden.

Sur place, il est directement fasciné par un groupe de cinq étudiants : Il s’agit de la classe privée du professeur Julian, spécialisée en grec ancien et qui semble sortir tout droit d’un autre siècle.

Ils sont soudés mais dans leur bulle, ils sont marginaux. Beauté, mélancolie et une subtile perversité émanent de ce groupe singulier. Richard, non sans effort, fini par intégrer le mystérieux cours de grec ancien et rejoint la bande. Pour la première fois de sa vie, il va créer des liens puissants et se faire de véritables amis. Dès les premières pages du livre, Richard adulte revient sur sa jeunesse à Hampden et raconte les circonstances terribles qui les ont poussés, lui et ses amis, à tuer de sang-froid l’un d’entre eux. La machine infernale est lancée. L’histoire est ensuite construite tout du long sur le principe de la double temporalité : Nous assistons aux événements, qui appartiennent en réalité au passé du temps du récit. Les étudiants de Hampden sont riches, beaux, talentueux. Les nouveaux amis de Richard dégagent une aura puissante. Pourtant, derrière ce masque de la beauté, se cache une noirceur terrible, qui se révélera être le fil conducteur de toute la poésie mélodramatique du livre.

Un équilibre subtil s’opère entre le splendide de la jeunesse et la laideur profonde de la nature humaine.

Je tiens à dire que je n’ai pas particulièrement aimé le personnage de Richard. Il semble être spectateur de sa propre vie : C’est une personne passive, il a tendance à observer ce qui se déroule sous ses yeux sans donner l’impression d’appartenir à la réalité du monde. À travers lui cependant, on découvre d’autres personnages brillants, intelligents, torturés pour certains, et véritablement imprévisibles pour d’autres. On découvre des personnages authentiques : Le très mystérieux et renfermé Henry, la tête dans ses livres à toute heure du jour et de la nuit, et qui voue un véritable culte à son professeur de grec ; l’original Francis, avec un humour plutôt cynique (qui fait tout son charme) et qui semble tout droit sorti d’une œuvre de Steampunk avec ses costumes sur-mesure, ses gants et son pince-nez ; le joyeux et oisif Bunny, le seul qui détonne du groupe et qui semble être arrivé là un peu par hasard : c’est le meilleur ami d’Henry, malgré leur caractère radicalement opposés ; et enfin, les fusionnels jumeaux, Charles et Camilla, semblables à une seule âme pour deux corps. Tous apparaissent aux yeux de Richard comme ce qu’il rêverait de devenir : Riche, distingué, à la fois admiré et craint. L’envieux se glisse dans la brèche pour plonger la tête la première dans l’univers plein de démons et de secrets de ses nouveaux camarades.

Le groupe joue inlassablement la carte de l’amour puis de la haine, des liens se renforcent alors que d’autres se déchirent, les relations sont ambiguës au possible et illustrent un tableau bien connu : Ces sentiments, à défaut d’être contraires, sont étroitement liés.

D’une effarante perversité, l’œuvre use de belles descriptions lyriques, juste avant de venir vous glacer le sang. Il ne suffit que d’un pas, d’un souffle, pour que l’équilibre fragile des relations passionnées ne soit renversé.

Personnellement, et sur ce point je pense que la moitié des lecteurs me rejoignent – et l’autre moitié au contraire, ne me rejoignent absolument pas – , mon personnage préféré est Henry. J’ai longtemps hésité (avec Francis, que j’aime aussi beaucoup), mais il me paraissait plutôt évident que le très secret Henry, tout de noir vêtu, incarnait à lui seul l’allégorie de son propre roman. C’est ce constat qui m’a fait sourire et pencher du côté de ce personnage : Si le livre devait être personnifié en être humain, il deviendrait Henry. C’est le leader du groupe, très cultivé et très intelligent, il prend toutes les décisions. C’est ce qui est fascinant autour de ce personnage : il est capable de contrôler les autres selon son bon vouloir, il lui suffit de demander quelque chose pour que les autres l’effectue sans poser de question. Richard est d’ailleurs l’incarnation parfaite de celui qui obéit sans rien remettre en question. C’est cette passivité et cette insouciance qui l’entraîneront dans des histoires terrifiantes. Pour faire simple, Henry est un personnage torturé (le plus de tous) qui peut obtenir tout ce qu’il veut. Ce curieux mélange fait de lui une véritable bombe à retardement. Tout le long du livre, on l’aime, puis on le déteste, avant qu’il ne commence sérieusement à nous intriguer sans que l’on réussisse à le cerner. Les personnages que l’ont ne peut pas cerner sont toujours mes préférés (si vous les aimez aussi, je vous invite à découvrir le personnage de Lila, dans ma critique de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante).

Autre fait notable : Henry fume énormément (vraiment) et boit beaucoup, tout comme le reste de son groupe d’amis. L’alcool et le tabac semblent être ici une caractéristique même de leur personnalité. C’est assez mis en avant dans le livre pour devenir flagrant, mais ça marche. Fumer tue, mais je crois qu’ils ont un rapport plutôt intime avec la mort. Et c’est étrangement fascinant.

Ce que j’ai adoré dans ce livre, plus que l’histoire en elle-même, c’est la beauté du texte, son lyrisme enivrant. Car quand il ne se passe rien qui aide à la progression de l’histoire, il se passe pourtant tout.

Sur ce plan, Donna Tartt fait preuve d’un talent surprenant. Je pense que l’auteure s’est véritablement inspirée des textes de grecs anciens et autres œuvres classiques, pour écrire. Richard dit cette très belle phrase vers la fin du roman, qui résume le livre et semble sceller le sort de ces amis reliés à jamais par le secret du meurtre qu’ils ont commis : « Dure est la beauté ».

Comme je l’ai dit, j’ai cependant été très frustrée en refermant le livre. On attend une suite, quelque chose, n’importe quoi. Puis on comprend. Du moins, c’est comme ça que moi je l’ai compris : L’auteure ne cherche pas à combler notre besoin de réponses, mais à ouvrir les portes de notre réflexion. Ce livre fait beaucoup réfléchir sur la vie, ses inflexions et ses non-sens. On y voit comment une tragédie peut réunir dans le secret des adolescents, intelligents au point de pouvoir manipuler le monde autour d’eux, et de se manipuler également entre eux.

J’aimerais terminer en restituant un passage magnifique du roman. Si cela vous touche, vous inspire ou vous fait vous demander quel genre d’horreur peut bien se cacher derrière un tel discours, alors n’hésitez plus à aller vous procurer un exemplaire :

« Certaines choses sont trop pénibles pour être appréhendées sur le coup. D’autres encore – nues, grésillantes, d’une horreur indélébile – sont trop terribles pour être jamais admises. Ce n’est que plus tard, dans la solitude, le souvenir, que pointe la compréhension ; quand les cendres sont froides, que les affligés se sont retirés, qu’on regarde autour de soi pour se retrouver – à sa grande surprise – dans un monde entièrement différent. »

Quel sera le prix à payer pour couvrir un meurtre ? Tous les sacrifices sont bons. Plongez au cœur du mystère, où certains secrets suivront les âmes en peine jusque dans la tombe…

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